Ilias Panchard, Intervention communale, Lausanne

Crise humanitaire à Lesbos : Lausanne solidaire des réfugiés ?

Interpellation urgente


Près de la moitié de la population mondiale fait aujourd’hui face à des mesures de confinement. Cependant, les conditions de son vécu sont largement inégales selon le pays où l’on vit et les moyens dont on bénéficie. Les camps de réfugiés, déjà soumis à d’innombrables difficultés, font hélas partie des lieux les plus vulnérables lors d’une pandémie.

Sur les îles de la Mer Egée, une véritable catastrophe humanitaire est en cours. Des dizaines de milliers de réfugiés et de déplacés, venant de zones de guerre et appauvries, y sont bloqués. Ayant atteint l’Europe, ils ne bénéficient d’aucune protection digne de ce nom, n’ont pas accès aux soins et leur droit à déposer une demande d’asile vient d’être suspendu.


D’après les rapports des organisations caritatives qui sont sur place, les besoins fondamentaux des réfugiés bloqués dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos, ne sont pas couverts. Alors que, sur l’île, il est interdit d’être plus de deux personnes dans la rue, le camp, prévu pour accueillir 3000 personnes, regroupe aujourd’hui plus de 20’000 personnes dans des conditions indignes.

Médecins sans frontières, présente sur place, évoque « une toilette pour 167 personnes, une seule douche pour 200 personnes et un robinet pour 1 300 personnes ». Pour accéder aux toilettes et aux douches, trop rarement désinfectées, ainsi que pour la distribution de nourriture, souvent immangeable, les personnes doivent faire des heures de queue. Les tentes et les huttes de fortune construites avec les moyens du bord s’agglutinent. Dans ces circonstances, il est impossible d’appliquer les recommandations d’hygiène et de distanciation sociale, comme par exemple celles préconisées par l’OMS (ou celles de l’OFSP en Suisse). Sans compter qu’il n’existe vraisemblablement aucun plan d’urgence sanitaire à même de se déployer rapidement. En cas de flambée du virus, de nombreux décès sont à craindre sans que la catastrophe ne puisse alors être évitée.

La Suisse, en tant que signataire des accords de Dublin, porte une co-reponsabilité dans le drame humanitaire en cours dans les îles grecques. Les accords de Dublin, fondement de la politique d’asile européenne, ont créé cette situation catastrophique. En empêchant les réfugiés de déposer une demande d’asile dans un autre pays que celui dans lequel ils sont arrivés en premier, cette “politique de non-asile” crée des catastrophes humanitaires comme celle de Lesbos et les conséquences se répercutent quasi exclusivement sur les pays méditeranéens comme la Grèce, l’Italie ou l’Espagne.

Chaque pays peut, de sa propre initiative, décider d’accueillir des réfugiés ayant fait une demande d’asile. Nous pouvons, légalement, prendre en charge ici des réfugiés bloqués sur les îles grecques. Plusieurs pays européens ont décidé de franchir le pas. Un pont aérien pourrait être mis en place, à l’instar de celui mis en place récemment pour rapatrier nos concitoyen-ne-s du monde entier. La Suisse a les moyens d’y participer. Et nos villes ont des capacités de logement, le personnel nécessaire et de nombreux réseaux citoyens de solidarité à même de secourir ces réfugiés et pour améliorer la situation sur les îles grecques. Lausanne tout particulièrement.

Suite aux pressions exercées par de nombreux appels et mobilisations de la société civile, dont un appel récent lancé par des milieux d’Église et plus de 110 organisations, soutenu par plus de 15’000 personnes en quelques jours, demandant d’accueillir urgemment des réfugiés bloqués en Grèce2, la Suisse a proposé à la Grèce d’accueillir des mineurs non accompagnés en Suisse, à condition qu’ils aient des liens familiaux dans notre pays. Suite à cela, le 17 avril, le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) a reçu et approuvé 21 (!) demandes d’accueil concernant des requérants d’asile mineurs. Ces démarches sont à saluer. Néanmoins, représentant moins d’un millième des personnes présentes sur la seule île de Lesbos, cette action positive s’avère largement insuffisante face à l’ampleur de la crise humanitaire en cours sur le sol européen.

Ces dernières semaines, les habitantes et habitants de la ville de Lausanne ont fait preuve d’une solidarité conséquente, mis en place des systèmes d’entraide impressionnants et ainsi fait davantage attention aux personnes qui les entourent. L’attention portée sur les personnes les plus précaires et vulnérables est à saluer. Dans le cas où une volonté et des actions politiques fortes en faveur des réfugiés devaient se développer prochainement, nos concitoyen-ne-s sauront à coup sûr aussi nous aider à relever le défi de la solidarité avec les réfugiés bloqués hors de nos frontières et soutenir ces démarches.

Quand le courage politique ne vient pas suffisamment des Etats, il est de la responsabilité des villes d’assumer leur rôle de solidarité, de renforcer leur tradition d’accueil, d’ouverture sur le monde et de s’affirmer comme des lieux de refuge pour les personnes menacées et précarisées.

Suite aux éléments qui précédent et à la longue tradition de solidarité et d’accueil face aux tragédies du monde chère à la ville de Lausanne, nous adressons les questions suivantes à la Municipalité :

  1. Comment la Municipalité analyse-t-elle l’évolution de la situation migratoire sur les îles grecques ainsi qu’aux frontières turco-grecques et turco-bulgares ? La crise sanitaire du coronavirus fait-elle évoluer l’analyse de la Municipalité ?

  2. Plus globalement, quelle est la position de la Municipalité vis à vis du système Dublin (dont la Suisse fait partie), de Frontex, l’agence européenne de sécurité des frontières extérieures auquel la Suisse contribue financièrement et participe aux opérations, et du délit de solidarité qui criminalise les actes de solidarité envers les réfugiés ?

  3. La Municipalité de Lausanne a-t-elle fait part à la Confédération de sa disposition et volonté ferme à accueillir sur le territoire communal des réfugiés actuellement bloqués dans les îles grecques ? Si non, compte-t-elle le faire prochainement ?
  1. Afin de concrétiser cette demande et étant donné la lenteur des procédures et les méandres administratifs dans lesquels les dossiers de regroupement familial s’enlisent bien souvent, la Municipalité de Lausanne a-t-elle effectué des démarches visant à identifier les personnes habitant dans la région lausannoise qui auraient de la famille parmi les réfugiés bloqués dans les îles grecques ?
  1. Si c’est le cas, la ville accompagne-t-elle ces personnes dans les démarches de regroupement familial ? Si non, est-elle prête à initier cette démarche de recherche puis d’accompagnement ?

  2. Est-ce que les deux questions précédentes ont été récemment évoquées au sein de l’Union des villes suisses ou avec d’autres villes suisses dans d’autres cadres ?
    1. La Municipalité ne considère-t-elle pas qu’une démarche conjointe menée par plusieurs dizaines de villes suisses aurait un impact important à même de forcer la Confédération à accueillir plusieurs milliers de réfugiés et, à terme, d’infléchir la politique d’asile helvétique ?

  3. En plus des potentielles démarches urgentes visant à accueillir des réfugiés bloqués sur les îles grecques et aux frontières extérieures de l’Union Européenne, la Municipalité envisage-t-elle de contribuer à une aide directe sur place (sanitaire, financière, accès à l’eau, etc.) ?
    1. En ce sens, la Municipalité est-elle en contact avec des associations sur place ou à Lausanne oeuvrant dans ce domaine ?
    2. Suite à l’événement Lausanne Méditerranées consacré à la Grèce pour sa seconde édition (2018), la Municipalité a-t-elle développé des synergies ou des contacts en Grèce pouvant aider dans ce contexte humanitaire ?
    3. La Municipalité compte-t-elle prendre contact avec les organisations internationales présentes sur le territoire communal pour les inciter à évaluer leurs moyens d’action sur place, par exemple par le sport ou la mobilisation de moyens financiers, face à cette tragédie humanitaire ?

  4. Enfin, la Municipalité est-elle prête à dégager une enveloppe budgétaire pour répondre, à son échelle, à la catastrophe humanitaire en cours depuis plusieurs mois sur les îles de la Mer Egée ?

Ilias Panchard, Claude Nicole Grin, Xavier Company, Ngoc Huy Ho