Feuille verte, Lausanne

Le temps nous donnera raison

Tous les indicateurs sont au vert. Les sondages préconisent une vague verte aux élections fédérales. On dit que nous dépasserons les 10% et que les autres partis s’empressent de se verdir pour ne pas manquer le train. A la radio, on dit même que, quoi que nous fassions, les Vert·e·s gagneront ces élections dans le Schlafwagen (wagon-lit). Il faudra peut-être un peu plus pour en arriver là: l’engagement non seulement de nos candidat-e-s dans les médias, les débats et sur le terrain, mais aussi celui de nos militant-e-s dans la rue jusqu’au 20 octobre, et au-delà, car il faudra certainement un deuxième tour pour regagner le siège aux Etats.

Mais il est certainement vrai que les Vert·e·s sont comme jamais synchrones avec les mouvements sociaux de ce pays, voire même du continent, autant avec le mouvement écologiste qu’avec le mouvement féministe qui réclame cette égalité longtemps promise mais jamais obtenue. Car le climat n’est pas notre préoccupation de hier, il est constitutif de notre mouvement. Longtemps, nous avons été minorisés, ignorés, moqués, parfois insultés, mais nous tenions fermes, car au fond, nous pensions : «Le temps nous donnera raison». Longtemps, les gouvernements ont ignoré aussi l’avis quasi unanime de la communauté scientifique. Il a fallu une adolescente têtue pour réveiller le continent et reconnaître l’urgence. Maintenant, ce temps est venu.

Je pense que vous êtes d’accord que sur ce sujet là – l’urgence climatique – on aurait préféré ne pas avoir raison. Car le temps court. On n’est plus dans une logique de transformation douce vers une économie un peu plus verte, un peu plus circulaire, un peu plus respectueuse. Il ne nous reste plus que quelques années pour éviter que cette terre ne devienne inhabitable, et actuellement, le train roule à plein régime dans le mauvais sens.

Les premières mesures vont être plutôt faciles à mettre en oeuvre. Il y a un grand potentiel d’économie d’énergie dans la mobilité et dans le bâtiment. Le solaire a un grand potentiel qui attend d’être exploité. Mais ces mesures ne suffiront pas. Il faudra aussi agir sur notre empreinte à l’extérieur de la Suisse. Les banques suisses incitent à elles-seules, via leurs investissements, une production de CO2 qui dépasse celle du pays.

Il faudra faire des choix. La politique de la responsabilité individuelle n’a pas porté ses fruits, car le climat est un bien public. Il faudrait arrêter de brûler des énergies fossiles, mais les puits tournent encore à plein régime: les industries canadiennes continuent à exploiter les schistes et des pauvres Malaysiens fouillent même la terre de leurs propres mains pour extraire quelques litres de pétrole par jour. Le protocole de Kyoto date de 1992, mais c’est dans les trente dernières années qu’on a émis plus de la moitié des émissions de CO2 de l’énergie fossile. Actuellement, on est plutôt du côté du problème que de celui de la solution.

Pour ces mesures, il faudra des majorités. Dans le scénario optimiste, les Vert·e·s dépasseront les 10%. On est loin de la majorité. Il faudra donc trouver des alliances. Il faudra donc aussi travailler avec des partis qui veulent aller moins vite, qui ont d’autres idées, s’ils ne s’approprient pas simplement les nôtres, ou qui ont des motivations opportunistes. Tout ceci est bon à prendre, on peut agir bien pour de mauvaises raisons, si seulement on avance à temps avec des mesures concrètes.

Le rôle des Vert·e·s dans ce processus politique est majeur. Les mouvements sociaux et le monde politique attendent que nous soyons la principale force de proposition, ce qui implique un travail de réflexion, de conception et de négociation, pour lequel il faudra mettre des ressources. Nous n’allons plus être ignorés, mais de nouveau être minorisés, moqués, insultés et devrons encore et toujours tenir ferme, pour que parfois nos idées passent. Et nous devons aussi, et surtout, veiller à ce que ces mesures soient compatibles avec la cohésion sociale, qu’elles soient justes et supportables, pas seulement pour la nature, mais aussi pour les humains. Si on n’intègre pas tout-e-s les citoyen-ne-s dans ce processus, la première victime du dérèglement climatique sera notre société et le vivre-ensemble tel qu’on le connaît.

Matthias Bürcher

Intervention communale, Lausanne, Xavier Company

Jusqu’où peut aller la police ?

Interpellation urgente

Comme cela devient maintenant une habitude annuelle, l’été 2019 a à son tour été celui de tous les records. Des températures maximales jamais atteintes ont été dépassées dans à peu près toutes les grandes villes européennes, dont Lausanne où la canicule a marqué la ville tout l’été. D’un pôle à l’autre, le dérèglement climatique se fait sentir toujours plus fort et l’urgence résonne dans les rues par les milliers de manifestants se
mobilisant régulièrement depuis maintenant plusieurs mois.

De nombreux mouvements et initiatives citoyennes lancent dans ce cadre des actions dans le but de souligner l’urgence climatique dans laquelle nous nous trouvons et de mobiliser les citoyens comme les politiques. Parmi eux, le groupe d’envergure internationale « Extinction Rebellion » a fait parler de lui par des actions de désobéissance civile pacifiste, notamment par des actions de blocage de routes temporaires. Bien que jouant avec les limites de la loi, ils n’ont jamais fait preuve de violence et le message qu’ils véhiculent est clair : il y a urgence climatique et nous devons toutes et tous agir maintenant. Pas demain, pas après-demain, mais maintenant.

C’est d’ailleurs ce même message que le Conseil communal a lancé en fin d’année politique en renvoyant à la Municipalité le postulat « Urgence climatique : il est temps d’avancer au rythme exigé par la science ».

Toutefois, cela n’empêche pas les activités d’Extinction Rebellion de constituer de la désobéissance civile et d’être, selon les normes actuelles, illégales. Les membres du mouvement en sont conscient-e-s et savent qu’ils risquent notamment des amendes en participant à ce genre de rassemblements, quand ils ne sont pas autorisés. Ils savent également qu’ils risquent d’être dispersés ou empêchés de réaliser leurs actions.

Dans d’autres villes suisses (notamment Bâle et Zurich), des activistes ont manifesté devant les locaux de grandes banques, voulant attirer l’attention du public sur les investissements dans les énergies fossiles qu’elles réalisaient et l’impact climatique qu’elles créent ainsi, impactant particulièrement négativement le climat mondial.

Or, malgré un but des plus compréhensibles et une non-violence affirmée du mouvement, la réaction policière lors de ces actions a été bien plus marquée que par le passé. Outre des arrestations et des poursuites pénales, une nouvelle pratique semble s’être installée à cette occasion puisque les polices bâloises et zurichoises auraient gardé en détention préventive les activistes durant 48h et procédé à des prélèvements systématiques d’ADN.

En soutien à ces activistes et pour continuer de dénoncer l’inaction face à la crise urgente à laquelle nous faisons face, le 25 juillet au matin, un groupe d’une cinquantaine d’activistes a bloqué une route aux abords du Crédit Suisse sur l’avenue Benjamin- Constant à Lausanne, durant deux fois 7 minutes. Loin d’être cachée, cette action a été annoncée à l’avance sur les réseaux sociaux – ce qui a mené la Police municipale à intervenir pour y mettre fin immédiatement. Ceci alors que toutes les actions menées par ce groupe avaient été tolérées jusque-là. Mais la nouveauté ne s’est pas arrêtée là.

Toutes les identités des activistes ont été contrôlées. Huit ont été arrêtés durant plusieurs heures, emmenés au poste de police, fouillés entièrement, à nu, sans toucher rectal mais « les militants ont dû, une fois leur bas enlevé, « se pencher en avant » pour contrôle » 1 et interrogés avant d’être relâchés. La Police municipale aurait même demandé à prélever leur ADN, sans toutefois les y contraindre. La seule réponse que nous avons jusqu’ici sur ces arrestations est qu’elles auraient été réalisées « sur la base d’observations » 2 . Bien que des rumeurs d’actions coordonnées, ou de directives données aux polices de différentes villes circulent, la police lausannoise les nie estimant avoir agit « sans ordre politique pour intervenir » 3 .

Il est ici rappelé que l’action policière doit impérativement être proportionnée, c’est à dire de résulter d’une pesée complète des intérêts publics et privés en cause. Les mesures à disposition de la police sont nombreuses pour faire respecter l’ordre public, allant de la simple présence (comme c’est le cas actuellement pour le deal de rue à Lausanne), à l’arrestation provisoire (jusqu’à 12h sans ordre du Ministère Public), en passant par le contrôle d’identité ou l’interrogatoire. Quand aux tests ADN ils doivent être demandés par le Ministère public et autorisés par le Tribunal des mesures de contraintes, conformément aux articles 255 ss du Code de procédure pénale, au vu de l’atteinte considérable que cela représente pour la personnalité du prévenu.

Il est également rappelé que de nombreuses manifestations récurrentes sont tenues à Lausanne sans autorisation et ne mènent à aucun contrôle d’identité, aucune arrestation, ni encore à la mise à disposition d’une force policière importante aux frais du contribuables lausannois (puisque les « organisateurs » de telles manifestations ne sont pas connus). Nous mentionnons par exemple les déplacements de supporters de football adverses à travers toute la ville pour se rendre à la Pontaise, ou les célébrations pendant les compétitions internationales de football dans toute la ville et en particulier sur la Place St-François, bloquée et arrosée de klaxons.

Ces faits, et la disproportion de l’action policière qui semble avoir été menée contre des objecteurs civils luttant pour une cause d’intérêt public, mènent les interpellatrices et interpellateurs à poser les questions suivantes à la Municipalité :
1) Quelles sont les infractions reprochées aux militants d’Extinction Rebellion pour les faits du 25 juillet 2019 ?
2) Qui a pris la décision d’intervenir, d’arrêter et de détenir préventivement les activistes lors de cette manifestation ?
3) Si aucun-e Municipal-e n’est à l’origine de cette décision, tel que cela semble ressortir des déclarations du porte parole de la Police de Lausanne (« sans ordre politique pour intervenir » 4 ), un membre de la Municipalité était-il/elle au courant de cette intervention et des mesures prévues ?
4) La Municipalité estime-t-elle proportionné de procéder à l’arrestation, la détention préventive et la fouille complète, à nu, de personnes qui bloquent pacifiquement une route durant deux fois 7 minutes ?
5) Si c’est le cas, la Municipalité peut-elle expliquer les intérêts publics ou les nécessités d’enquête qui poussent la Police lausannoise à procéder à ce genre de mesures et qui les légitiment, selon elle ?
6) Si ce n’est pas le cas, une remise à l’ordre et/ou des sanctions contre les policières ou policiers ayant décidé de mener ces mesures vont-elles être prononcées ?
7) La Municipalité peut-elle confirmer ou infirmer que des demandes de prises d’ADN ont été requises de la part de la Police aux activistes d’Extinction Rebellion ?
8) Si c’est le cas, la Municipalité peut-elle indiquer comment cette demande a pu être faite par la seule police lausannoise, sans autorisation du Ministère public ou du Tribunal des mesures de contraintes ?
9) La Municipalité peut-elle expliquer pour quelles raisons ces mesures ont été prises contre Extinction Rebellion et ne l’ont jamais été, par exemple, contre des supporters de football qui bloquent régulièrement des artères lausannoises importantes sans autorisation ?
10) La Municipalité peut-elle préciser si elle considère que la police lausannoise doit appliquer la pratique du 25 juillet 2019 à toutes les manifestations non- autorisées sur le territoire lausannois ?


Xavier Company
4
Article du 24 Heures du 26 juillet 2019 : « La police serre la vis à Extinction Rebellion ».

1 Article du 24 Heures du 31 juillet 2019 : « Extinction Rebellion accuse la police d’avoir voulu humilier et intimider ».
2 Article du 24 Heures du 26 juillet 2019 : « La police serre la vis à Extinction Rebellion ».
3 ibid.
4 ibid.